Aux Marins : Mémorial des marins morts pour la France
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LE CENOTAPHE : LE CONCEPT
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Le Mémorial et son environnement
La pointe St Mathieu
Histoire du site de Saint Mathieu
Le site de Saint Mathieu
Le Mémorial
- De la stèle au cénotaphe
- La stèle
- Le Cénotaphe - Historique du lieu
- Le Cénotaphe - Le concept
- Le Cénotaphe - Description architecturale
Le phare de Saint Mathieu
Le sémaphore de Saint Mathieu
Les davieds de Saint Mathieu

L'intention de projet s'est rapidement cristallisée, fixée autour d'un mot unique - cénotaphe - véhicule du sens, des sens du projet ; mot plein et ambitieusement chargé qui paradoxalement, désigne le vide…
CÉNOTAPHE
En conséquence il convient de l'écouter, et ici avec une ultime acuité, pour dégager les sens et désigner les ambiguités,
CÉNOTAPHE KENO - TAPHËON

C'est "la tombe vaine des fantômes errants", parole de Ronsard, dans La Franciade, qui aura éclairé le mot. Odyssée où le héros Francus, après avoir perdu ses compagnons dans un naufrage, édifie sur la rive des tombes vides, en souvenir des disparus et de leurs vertus. Mot qui éclairé ainsi par le poème associe le rivage et la mer, le "bord" et l'horizon, signes doubles de l'absence et du vide. C'est dans ce redoublement de l'indicible et de l'irreprésentable, de l'absence et du vide, qu'est pris notre cénotaphe, comme cerné par une charge signifiante "au carré" : accueillir le vide comme évocateur des corps absents, face au vide de l'horizon maritime, qui ne livre rien et pourtant recèle la raison des naufrages. Eclairé d'une plus haute origine encore, le tombeau vide, le cénotaphe - de keno, vide, et tapheon, la sépulture, les funérailles - associe l'idée d'apparence trompeuse (Bible des Septante), de pur néant, de vanité, de stupeur, à l'absence du corps. Et dans les Morales de Plutarque, le cénotaphe est figure de la vie elle-même, dressée comme un tombeau vide, c'est à dire d'une vie dont il serait fait un pur néant. C'est donc un passage de ce qui appartient au séjour des morts à celui des vivants que la sémantique fait apparaître. Le mot acquiert donc une dimension morale en portant sur la vie l'éclairage d'une pure illusion, d'une vanité absolue, stupéfiante - à proprement parler qui porte un coup. On pourrait simplement ajouter : "tout un programme", à savoir que le contenu du projet, le cahier des charges, le programme siègent dans le mot lui-même. Et partant, comprendre le vide de définition de la commande, qui fait écho, par le retrait des mots, au vide programmatique. C'est donc en toute logique, et à plusieurs titres, que ce projet sera bâti sur une absence, un retrait.

Mais il faut aussi souligner l'ambiguïté que soulève la notion d'absence du corps. Dans ce cadre de cérémonies, elle a trait implicitement aux événements de guerre, et particulièrement maritimes. Et par l'effet d'un amalgame, d'une dramatisation, cette ambiguïté porte à penser que le cénotaphe n'est dédié qu'aux corps disparus des marins morts en mer. Si la charge émotive de la disparition du corps par naufrage, cette forme singulière du drame, est extrêmement forte, et particulièrement présente dans notre pays, la Bretagne, et dans nombre de nos familles, la forme architecturale du cénotaphe est avant tout, dans une tradition occidentale récente tout au moins, une forme servant à commémorer de façon plus large le sacrifice lui-même. En effet, absence du corps n'implique pas nécessairement disparition du corps. La sépulture peut être simplement distante - comme c'est le cas du Monument aux Morts d'Indochine, à Fréjus. Et c'est simplement la volonté d'édifier un monument concrétisant la reconnaissance de la nation qui s'exprime, comme c'est encore le cas à l'ossuaire de Douaumont.

Aux Marins

Pour ce qui concerne le projet du Cénotaphe, inscrit dans le champ commémoratif de l'Esplanade des Cérémonies de la Pointe Saint Mathieu, la parole gravée par René Quillivic s'adresse à l'ensemble de la communauté des marins morts pour la France, qu'il soit de la Marchande, de la Pêche ou de la Marine Nationale. Qu'ils soient morts en mer, disparus, ou morts à Verdun, au côté des canons de la Marine. La référence formelle à la tombe, dans ses dimensions qui entourent et rappellent les dimensions du corps, subit ici une déformation, puisque c'est à l'ensemble du bâtiment que l'on confère la dénomination de cénotaphe. Par ailleurs, un document de présentation diffusé par le Syndicat Mixte, La Pointe Saint Mathieu, Lieu de Mémoire Nationale, précise différents objectifs du projet : - L'ambition de concrétiser la valeur nationale du site, par la restauration de l'Esplanade des Cérémonies, mais aussi par la création du Cénotaphe. - Le choix pour des solutions formelles qui soient "sobres", dans le prolongement et la logique des opérations en cours. Un dernier point constitutif de la commande : la question de la passation. Passation d'une communauté proche des événements et des drames de guerre, familles, associations d'Anciens Combattants ; à une autre communauté, celle des visiteurs de la Pointe, nombreuse, hétérogène, européenne, dont la majeure partie des membres n'a plus qu'une relation distante et s'éloignant d'avec les conflits et la culture historique relative au XXème siècle. Ce point implique de réfléchir aux modes de communication et d'implication des différents acteurs du projet.

"Inviter les morts, ces morts, au festin, cela peut s'entendre au sens de Walter Benjamin, comme un travail d'anamnèse qui leur rend justice, et au sens de Montaigne et de Plutarque, comme un rappel de la brièveté et de la finitude de l'existence. Au demeurant, ces deux projets peuvent être confondus en un seul et le sont. "Qu'est chacun de nous, que n'est-il pas? L'homme est le rêve d'une ombre". De ces vers célèbres de Pindare, Plutarque disait qu'ils étaient hardis et défiaient toute description précise. Cet indescriptible, les portraits du Fayoum y sont totalement engagés : parce qu'ils sont présentés vivants à la mort et parce que depuis cette limite et sur ses deux bords ils rendent l'apparence, en la peignant, à l'indescriptible - au "rêve d'une ombre". (...)

Images d'images, ombres portées du "rêve d'une ombre" qui passa, peintures : avec eux nous traversons les ombres et les rêves - l'ombre où la mort se ramasse, le rêve que la vie condense - pour revenir au point de départ magiquement adressé : un regard qui n'est ni question ni réponse mais silence et arrêt, témoin muet de ce qui fut." Jean-Chistophe Bailly in L'apostrophe muette.

THIERRY MERCADIER