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L'intention de projet s'est rapidement cristallisée,
fixée autour d'un mot unique - cénotaphe - véhicule
du sens, des sens du projet ; mot plein et ambitieusement chargé
qui paradoxalement, désigne le vide
CÉNOTAPHE
En conséquence il convient de l'écouter, et ici avec
une ultime acuité, pour dégager les sens et désigner
les ambiguités,
CÉNOTAPHE KENO - TAPHËON
C'est "la tombe vaine des fantômes errants", parole
de Ronsard, dans La Franciade, qui aura éclairé le
mot. Odyssée où le héros Francus, après
avoir perdu ses compagnons dans un naufrage, édifie sur la
rive des tombes vides, en souvenir des disparus et de leurs vertus.
Mot qui éclairé ainsi par le poème associe
le rivage et la mer, le "bord" et l'horizon, signes doubles
de l'absence et du vide. C'est dans ce redoublement de l'indicible
et de l'irreprésentable, de l'absence et du vide, qu'est
pris notre cénotaphe, comme cerné par une charge signifiante
"au carré" : accueillir le vide comme évocateur
des corps absents, face au vide de l'horizon maritime, qui ne livre
rien et pourtant recèle la raison des naufrages. Eclairé
d'une plus haute origine encore, le tombeau vide, le cénotaphe
- de keno, vide, et tapheon, la sépulture, les funérailles
- associe l'idée d'apparence trompeuse (Bible des Septante),
de pur néant, de vanité, de stupeur, à l'absence
du corps. Et dans les Morales de Plutarque, le cénotaphe
est figure de la vie elle-même, dressée comme un tombeau
vide, c'est à dire d'une vie dont il serait fait un pur néant.
C'est donc un passage de ce qui appartient au séjour des
morts à celui des vivants que la sémantique fait apparaître.
Le mot acquiert donc une dimension morale en portant sur la vie
l'éclairage d'une pure illusion, d'une vanité absolue,
stupéfiante - à proprement parler qui porte un coup.
On pourrait simplement ajouter : "tout un programme",
à savoir que le contenu du projet, le cahier des charges,
le programme siègent dans le mot lui-même. Et partant,
comprendre le vide de définition de la commande, qui fait
écho, par le retrait des mots, au vide programmatique. C'est
donc en toute logique, et à plusieurs titres, que ce projet
sera bâti sur une absence, un retrait.
Mais il faut aussi souligner l'ambiguïté que soulève
la notion d'absence du corps. Dans ce cadre de cérémonies,
elle a trait implicitement aux événements de guerre,
et particulièrement maritimes. Et par l'effet d'un amalgame,
d'une dramatisation, cette ambiguïté porte à
penser que le cénotaphe n'est dédié qu'aux
corps disparus des marins morts en mer. Si la charge émotive
de la disparition du corps par naufrage, cette forme singulière
du drame, est extrêmement forte, et particulièrement
présente dans notre pays, la Bretagne, et dans nombre de
nos familles, la forme architecturale du cénotaphe est avant
tout, dans une tradition occidentale récente tout au moins,
une forme servant à commémorer de façon plus
large le sacrifice lui-même. En effet, absence du corps n'implique
pas nécessairement disparition du corps. La sépulture
peut être simplement distante - comme c'est le cas du Monument
aux Morts d'Indochine, à Fréjus. Et c'est simplement
la volonté d'édifier un monument concrétisant
la reconnaissance de la nation qui s'exprime, comme c'est encore
le cas à l'ossuaire de Douaumont.
Aux Marins
Pour ce qui concerne le projet du Cénotaphe, inscrit dans
le champ commémoratif de l'Esplanade des Cérémonies
de la Pointe Saint Mathieu, la parole gravée par René
Quillivic s'adresse à l'ensemble de la communauté
des marins morts pour la France, qu'il soit de la Marchande, de
la Pêche ou de la Marine Nationale. Qu'ils soient morts en
mer, disparus, ou morts à Verdun, au côté des
canons de la Marine. La référence formelle à
la tombe, dans ses dimensions qui entourent et rappellent les dimensions
du corps, subit ici une déformation, puisque c'est à
l'ensemble du bâtiment que l'on confère la dénomination
de cénotaphe. Par ailleurs, un document de présentation
diffusé par le Syndicat Mixte, La Pointe Saint Mathieu, Lieu
de Mémoire Nationale, précise différents objectifs
du projet : - L'ambition de concrétiser la valeur nationale
du site, par la restauration de l'Esplanade des Cérémonies,
mais aussi par la création du Cénotaphe. - Le choix
pour des solutions formelles qui soient "sobres", dans
le prolongement et la logique des opérations en cours. Un
dernier point constitutif de la commande : la question de la passation.
Passation d'une communauté proche des événements
et des drames de guerre, familles, associations d'Anciens Combattants
; à une autre communauté, celle des visiteurs de la
Pointe, nombreuse, hétérogène, européenne,
dont la majeure partie des membres n'a plus qu'une relation distante
et s'éloignant d'avec les conflits et la culture historique
relative au XXème siècle. Ce point implique de réfléchir
aux modes de communication et d'implication des différents
acteurs du projet.
"Inviter les morts, ces morts, au festin, cela peut s'entendre
au sens de Walter Benjamin, comme un travail d'anamnèse qui
leur rend justice, et au sens de Montaigne et de Plutarque, comme
un rappel de la brièveté et de la finitude de l'existence.
Au demeurant, ces deux projets peuvent être confondus en un
seul et le sont. "Qu'est chacun de nous, que n'est-il pas?
L'homme est le rêve d'une ombre". De ces vers célèbres
de Pindare, Plutarque disait qu'ils étaient hardis et défiaient
toute description précise. Cet indescriptible, les portraits
du Fayoum y sont totalement engagés : parce qu'ils sont présentés
vivants à la mort et parce que depuis cette limite et sur
ses deux bords ils rendent l'apparence, en la peignant, à
l'indescriptible - au "rêve d'une ombre". (...)
Images d'images, ombres portées du "rêve d'une
ombre" qui passa, peintures : avec eux nous traversons les
ombres et les rêves - l'ombre où la mort se ramasse,
le rêve que la vie condense - pour revenir au point de départ
magiquement adressé : un regard qui n'est ni question ni
réponse mais silence et arrêt, témoin muet de
ce qui fut." Jean-Chistophe Bailly in L'apostrophe muette.
THIERRY MERCADIER
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