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La question de la passation - d'une communauté
à une autre communauté - se décline également
du point de vue de l'affectation du lieu. Réduit de batterie
de côte ayant servi au cantonnement des hommes et au stockage
des canons, construction fortement marquée des signes du
militaire (bretèches, pont-levis, meutrières), l'espace
qui nous concerne doit "baisser les armes" pour que puisse
lui être confié une nouvelle garde, celle de la mémoire
des sacrifiés. Pour que le souvenir ne soit pas, selon le
mot de Pierre Nora, prisonnier d'une caserne perpétuelle,
le lieu, démilitarisé, doit s'ouvrir à une
autre assignation, un autre destin : celui de cénotaphe,
de tombe vide.
Sans cesse se pose la question de la tangibilité, de la familiarité,
de la compréhension des drames par le visiteur d'aujourd'hui.
En ce sens, une promenade est une expérience de déroute
face au monumental, qui tient précisément le visiteur
à distance.
"Que nulle statue, nulle stèle
ne rappelle ce que fut celui qui fut nous tous; comme il est le
peuple tout entier, le pays tout entier doit être son tombeau.
C'est dans son souvenir que nous devons l'ensevelir, et pour stèle
n'ériger que son exemple."
Fernando Pessoa in Le livre de l'intranquillité
A l'écoute de la parole de Fernando Pessoa, qui résonne
comme un encouragement, la proposition s'achemine vers un espace
dégagé du monumental pour faire place plus pleinement
au visiteur lui-même, à son expérience singulière
face aux vies singulières et uniques de chacun des disparus.
Pour faire place à un vide que chacun pourra remplir d'une
expérience propre et unique.
Egalement sous forme d'encouragement nous apparaît l'équilibre
propre du lieu : le monumental est déjà présent
sous forme d'une stèle et d'une esplanade. Toute concurrence
formelle est donc à éviter, d'autant que dans le paysage
proche et lointain, l'unité des deux, la verticale de la
stèle et l'horizontale du réduit, apparaît,
non sans rappeler la croix dressée devant la tombe. Le réduit
doit se poser comme fond, au sens du fond de scène et du
retrait, par un simple marquage sans ostentation, signe du vide
et de l'absence, par contraste avec la construction chargée
de significations symboliques de la stèle.
L'Unité du site : c'est la proposition globale, qui pose
le projet comme élément d'un tout, d'un site unitaire,
homogène, enclos devenu lieu de mémoire, dans le prolongement
des opérations de mise en valeur qui s'achèvent. Le
travail sur les limites, les jonctions entre différents éléments
sera donc poursuivi : création de bordures autour du réduit,
renforcement de la ligne est. L'intériorité centrée
sur l'Esplanade est renforcée.
Le caractère fortement militaire du bâtiment pourra
paraître un obstacle indépassable, d'autant que notre
réflexion s'est gardée de modifier l'existant, de
l'effacer. Mais le motif - machicoulis, meutrières etc...,
éclairé par l'histoire même du bâtiment
- architecture obsolète à l'époque même
de sa construction aussi bien du point de vue technique que stylistique
- ouvre sur une distance critique et presque ironique : le décor
décalé voir irréel qu'installe le petit fortin
renvoie davantage à la fantaisie qu'au "théâtre
d'opération".
Aussi est-il proposé d'agir en superposition, en "collage",
comme une écriture sur, écriture mobile sur un support
figé, inchangé. Et de faire de ce lieu un tombeau.
La référence formelle à la tombe, du point
de vue de ses dimensions qui entourent et rappellent les dimensions
du corps, subit ici une transformation, un déplacement, puisque
c'est à l'ensemble du bâtiment que l'on confère
la dénomination de cénotaphe.
C'est d'abord dans le paysage : un bandeau noir décollé
flottant au dessus de la construction. Les différentes ouvertures
seront fermées par des volets épais, pesant, marquant
le caractère hermétique du lieu. La tôle marine,
peinte en noir, sera le matériau utilisé.
C'est ensuite dans l'expérience du visiteur : un cheminement
spécifique singularisé conduira vers le lieu le plus
retiré et propice au recueillement. En bordure de la douve
sera créé un seuil d'où naîtra une rampe.
Ce sol en béton très soigné se prolongera à
l'intérieur du réduit, sur 1,75 m. Il franchira une
porte métallique, haute et épaisse, participant à
l'hermétisme du lieu.
A l'intérieur, les propositions visent à dépasser
l'organisation en enfilade des salles. Apparaîtront :
- la "gémellité" des deux grandes salles,
par delà la muraille que représente le lourd refend
de séparation. Là, c'est le caractère irreprésentable
de la disparition et du drame qui guide les choix : un plateau sombre
en légère pente sera créé, plateau en
béton poli, dont la surface sera marquée par des dalles
de verre, assignées à chacune des trois marines :
Nationale, Pêche et Marchande. Ces dalles transparentes seront
implantées à fleur de sol, encastrées dans
le béton. Le choix de l'éclairage et des teintes (agrégats,
verre) cherche à installer une continuité, une homogénéité
de la surface du plateau. Les dalles laissent entrevoir des ombres
qui, dans leur cortège, entraînent une étendue
considérable de références et de traditions
: la silhouette en creux, immatérielle de la barque renvoie
tout autant aux dimensions du corps, qu'à la barque de Charon,
aux sépultures des peuples du nord où la coque servait
de cercueil, qu'à l'ex-voto. Le visiteur est ainsi invité
à se pencher et rencontrer des paroles gravées. L'ensemble
du volume est plongé dans la pénombre. Seul le plateau
émerge.
- la parenté des cinq petites salles extrêmes. C'est
la dimension individuelle et tangible du drame qui prendra place.
C'est aussi là que s'incarnera pleinement la dimension familiale
et participative du projet : les photographies des victimes, fixées
à même les murs, rempliront progressivement ces espaces
baignés d'une lumière bleue, au gré des recherches
d'archives. Le temps de la réflexion fut marqué par
le drame du Koursk et la photographie ci-contre parut dans le Télégramme.
On voit une mère qui tend vers l'objectif la photographie
de son fils. Se rassemblent de façon inattendue et tragique
la portée de l'effigie et son caractère intime et
familiale. Ces cinq salles prolongent et cristallisent ce geste
de montrer l'image du cher disparu. Le portrait photographique,
qui est l'image commune de notre XXème siècle, ainsi
utilisé dans un lieu de mémoire, s'inscrit bien dans
une tradition funéraire, dans la ligne des portraits du Fayoum
: l'adresse de leurs regards constituent pour reprendre l'expression
de Jean Christophe Bailly, une apostrophe muette.
THIERRY MERCADIER
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