Aux Marins : Mémorial des marins morts pour la France
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LE CENOTAPHE : DESCRIPTION ARCHITECTURALE
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Le Mémorial et son environnement
La pointe St Mathieu
Histoire du site de Saint Mathieu
Le site de Saint Mathieu
Le Mémorial
- De la stèle au cénotaphe
- La stèle
- Le Cénotaphe - Historique du lieu
- Le Cénotaphe - Le concept
- Le Cénotaphe - Description architecturale
Le phare de Saint Mathieu
Le sémaphore de Saint Mathieu
Les davieds de Saint Mathieu

La question de la passation - d'une communauté à une autre communauté - se décline également du point de vue de l'affectation du lieu. Réduit de batterie de côte ayant servi au cantonnement des hommes et au stockage des canons, construction fortement marquée des signes du militaire (bretèches, pont-levis, meutrières), l'espace qui nous concerne doit "baisser les armes" pour que puisse lui être confié une nouvelle garde, celle de la mémoire des sacrifiés. Pour que le souvenir ne soit pas, selon le mot de Pierre Nora, prisonnier d'une caserne perpétuelle, le lieu, démilitarisé, doit s'ouvrir à une autre assignation, un autre destin : celui de cénotaphe, de tombe vide.

Sans cesse se pose la question de la tangibilité, de la familiarité, de la compréhension des drames par le visiteur d'aujourd'hui. En ce sens, une promenade est une expérience de déroute face au monumental, qui tient précisément le visiteur à distance.

"Que nulle statue, nulle stèle ne rappelle ce que fut celui qui fut nous tous; comme il est le peuple tout entier, le pays tout entier doit être son tombeau. C'est dans son souvenir que nous devons l'ensevelir, et pour stèle n'ériger que son exemple."
Fernando Pessoa in Le livre de l'intranquillité

A l'écoute de la parole de Fernando Pessoa, qui résonne comme un encouragement, la proposition s'achemine vers un espace dégagé du monumental pour faire place plus pleinement au visiteur lui-même, à son expérience singulière face aux vies singulières et uniques de chacun des disparus. Pour faire place à un vide que chacun pourra remplir d'une expérience propre et unique.

Egalement sous forme d'encouragement nous apparaît l'équilibre propre du lieu : le monumental est déjà présent sous forme d'une stèle et d'une esplanade. Toute concurrence formelle est donc à éviter, d'autant que dans le paysage proche et lointain, l'unité des deux, la verticale de la stèle et l'horizontale du réduit, apparaît, non sans rappeler la croix dressée devant la tombe. Le réduit doit se poser comme fond, au sens du fond de scène et du retrait, par un simple marquage sans ostentation, signe du vide et de l'absence, par contraste avec la construction chargée de significations symboliques de la stèle.
L'Unité du site : c'est la proposition globale, qui pose le projet comme élément d'un tout, d'un site unitaire, homogène, enclos devenu lieu de mémoire, dans le prolongement des opérations de mise en valeur qui s'achèvent. Le travail sur les limites, les jonctions entre différents éléments sera donc poursuivi : création de bordures autour du réduit, renforcement de la ligne est. L'intériorité centrée sur l'Esplanade est renforcée.

Le caractère fortement militaire du bâtiment pourra paraître un obstacle indépassable, d'autant que notre réflexion s'est gardée de modifier l'existant, de l'effacer. Mais le motif - machicoulis, meutrières etc..., éclairé par l'histoire même du bâtiment - architecture obsolète à l'époque même de sa construction aussi bien du point de vue technique que stylistique - ouvre sur une distance critique et presque ironique : le décor décalé voir irréel qu'installe le petit fortin renvoie davantage à la fantaisie qu'au "théâtre d'opération".
Aussi est-il proposé d'agir en superposition, en "collage", comme une écriture sur, écriture mobile sur un support figé, inchangé. Et de faire de ce lieu un tombeau. La référence formelle à la tombe, du point de vue de ses dimensions qui entourent et rappellent les dimensions du corps, subit ici une transformation, un déplacement, puisque c'est à l'ensemble du bâtiment que l'on confère la dénomination de cénotaphe.
C'est d'abord dans le paysage : un bandeau noir décollé flottant au dessus de la construction. Les différentes ouvertures seront fermées par des volets épais, pesant, marquant le caractère hermétique du lieu. La tôle marine, peinte en noir, sera le matériau utilisé.
C'est ensuite dans l'expérience du visiteur : un cheminement spécifique singularisé conduira vers le lieu le plus retiré et propice au recueillement. En bordure de la douve sera créé un seuil d'où naîtra une rampe. Ce sol en béton très soigné se prolongera à l'intérieur du réduit, sur 1,75 m. Il franchira une porte métallique, haute et épaisse, participant à l'hermétisme du lieu.

A l'intérieur, les propositions visent à dépasser l'organisation en enfilade des salles. Apparaîtront :
- la "gémellité" des deux grandes salles, par delà la muraille que représente le lourd refend de séparation. Là, c'est le caractère irreprésentable de la disparition et du drame qui guide les choix : un plateau sombre en légère pente sera créé, plateau en béton poli, dont la surface sera marquée par des dalles de verre, assignées à chacune des trois marines : Nationale, Pêche et Marchande. Ces dalles transparentes seront implantées à fleur de sol, encastrées dans le béton. Le choix de l'éclairage et des teintes (agrégats, verre) cherche à installer une continuité, une homogénéité de la surface du plateau. Les dalles laissent entrevoir des ombres qui, dans leur cortège, entraînent une étendue considérable de références et de traditions : la silhouette en creux, immatérielle de la barque renvoie tout autant aux dimensions du corps, qu'à la barque de Charon, aux sépultures des peuples du nord où la coque servait de cercueil, qu'à l'ex-voto. Le visiteur est ainsi invité à se pencher et rencontrer des paroles gravées. L'ensemble du volume est plongé dans la pénombre. Seul le plateau émerge.
- la parenté des cinq petites salles extrêmes. C'est la dimension individuelle et tangible du drame qui prendra place. C'est aussi là que s'incarnera pleinement la dimension familiale et participative du projet : les photographies des victimes, fixées à même les murs, rempliront progressivement ces espaces baignés d'une lumière bleue, au gré des recherches d'archives. Le temps de la réflexion fut marqué par le drame du Koursk et la photographie ci-contre parut dans le Télégramme. On voit une mère qui tend vers l'objectif la photographie de son fils. Se rassemblent de façon inattendue et tragique la portée de l'effigie et son caractère intime et familiale. Ces cinq salles prolongent et cristallisent ce geste de montrer l'image du cher disparu. Le portrait photographique, qui est l'image commune de notre XXème siècle, ainsi utilisé dans un lieu de mémoire, s'inscrit bien dans une tradition funéraire, dans la ligne des portraits du Fayoum : l'adresse de leurs regards constituent pour reprendre l'expression de Jean Christophe Bailly, une apostrophe muette.

THIERRY MERCADIER