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Visiteurs de la pointe Saint Mathieu vous
ressentez un choc émerveillé lorsque, venant de Plougonvelin
ou du Conquet, votre regard embrasse cet éperon rocheux qui
surplombe lIroise. En effet, en ce haut lieu du Finistère,
les traces de lhistoire des hommes sassocient à
la grâce du site.
La promenade y est routinière : chapelle
Notre-dame de Grâce, abbaye, phare, sémaphore, installations de
remontée du goémon….prolongeons-la aujourd’hui par la découverte
du monument élevé à quelques centaines de pas en l’honneur des marins
des flottes de guerre , de commerce et de pêche morts pour la France
pendant la guerre 1914 – 1918. C’est un pylône de 17 mètres de hauteur,
de plan carré, couronné d’un buste de femme colossal; les quatre
faces sont ornées de bas-reliefs. Le buste représente une femme
du pays en coiffe de deuil, la tête inclinée vers l’épaule gauche,
les mains repliées et jointes sous le menton; le visage est sillonné
de rides profondes, les yeux regardent vers le sol, la bouche est
amère. Sur la face antérieure du monument est inscrite la dédicace
AUX MARINS 1914-1918. Immédiatement au dessous, un bas-relief représente
une tête de marin vue de trois quarts surmontant une inscription
BREST. La face latérale droite comporte trois bas-reliefs superposés
: une rose des vents, un voilier naviguant de droite à gauche, un
grand navire de guerre couronné de quatre volutes de fumée et deux
inscriptions LORIENT, BIZERTE. La face postérieure est ornée de
deux bas reliefs : une ancre de marine, un sous marin en plongée
et une inscription TOULON. La face latérale gauche porte trois bas
reliefs : Une étoile, un bateau de pêche monté par deux pêcheurs,
un trois mâts toutes voiles dehors et deux inscriptions CHERBOURG,
ROCHEFORT. L’ensemble des bas reliefs de ce monument est une déclinaison
symbolique de la participation des marins de la « Royale », de la
« Marchande » et de la « Pêche »à la sauvegarde de la Patrie.
11 Novembre 1918- armistice avec l’Allemagne.
28 juin 1919- signature du Traité de paix.
23 juin 1920- A la chambre des députés, Georges Leygues
rend un vibrant hommage à lactivité de la marine
pendant la guerre.
« Nos marins ont monté la garde pendant
des années, sur des mers pleines d’embûches, cherchant un ennemi
qui se dérobait mais qui rôdait sans cesse autour d’eux. Ils ont
lutté contre la mine, la torpille, le canon, et contre les éléments
souvent plus redoutables….leur cœur n’a jamais faibli. Nos marins
de commerce ont fait preuve de la même énergie et du même courage.
Ils ont accompli sans défaillance une tâche écrasante. Il faut que
justice soit enfin rendue à tous ces braves et que le pays sache
la reconnaissance qu’il leur doit »
27 novembre 1920 Des personnalités suggèrent
quun monument honorant les marins soit élevé
à Paris, aux Invalides. Cette idée restera sans suite.
15 décembre 1920 Le vice amiral Guépratte,
héros des Dardanelles, député du Finistère
propose à la chambre des députés le vote dune
loi destinée à glorifier par un mausolée, la
mémoire des marins morts pour la France.
« Messieurs, l’hommage solennel rendu par la patrie au soldat inconnu embrasse dans un culte grandiose les combattants des armées de terre et de mer qui lui ont fait le sacrifice suprême.
Le soldat inconnu, arraché à la boue sanglante du front dévasté, rayonne maintenant dans la gloire étincelante de son apothéose.
Mais les marins de guerre et de commerce disparus dans l’abîme et n’ayant eu pour linceul que les flots de l’océan, ceux là méritent aussi que leur abnégation inlassable, leur noble et obscur sacrifice soient honorés à jamais. Tout en rendant l’hommage qui convient à l’héroïsme de nos soldats, il n’en est pas moins vrai que, malgré les torrents de sang généreusement versés, c’en était fait des puissances de l’alliance, si la maîtrise des mers nous avait été arrachée.
Pour conserver dignement le culte de ses enfants disparus dormant au sein des flots leur dernier et glorieux sommeil, la république tiendra à l’honneur de leur tailler un mausolée en plein roc, dans l’une de nos falaises, à un croisement de routes maritimes….et les navires, en passant salueront les marins disparus sous les flots pour assurer la grandeur de la Patrie »
2 mars 1922 - Un projet de loi portant ouverture
au ministre de la marine d'un crédit de 200 000 Francs. en vue de
l'érection d'un monument commémoratif est présenté aux députés au
nom de monsieur Alexandre Millerand, président de la république
française par les ministres de la Marine, des Finances, et des Travaux
Publics.
11 juillet 1923 - Le sénat apporte son soutien au projet
de l'Amiral Guépratte.
26 juillet 1923 - Le président de la république A
Millerand, promulgue la loi allouant au ministre de la Marine le
crédit destiné à l'érection du monument.
Le financement étant acquis restent à définir
le lieu de son implantation (et le littoral français avec
ses milliers de kilomètres de côtes, n'est pas avare
de sites favorables) et le style qui devra présider à
sa réalisation.
Sur le premier point, on peut soupçonner l'amiral Guépratte,
dont l'influence reste grande dans le pays, d'avoir déjà
son idée. Lorsqu'on sait qu'il aimait beaucoup se promener
le long des falaises entre le Conquet et Saint Mathieu, on n'est
pas étonné lorsqu'en 1923, le ministre de la Marine,
en accord avec le ministre des Beaux-Arts déclare "que
tous les points du littoral français paraissent dignes de
l'honneur de glorifier les marins disparus, mais qu'il en est un
qui désigne lui-même par sa situation géographique,
c'est la pointe extrême du Finistère qui s'avance comme
une proue dans la mer. Une falaise de cette Bretagne, patrie des
gens de mer, où se recrutent les deux tiers de nos marins
de guerre et de commerce, semble un piédestal préparé
par la nature elle-même pour recevoir ce monument et l'emplacement
choisi doit être l'extrémité du cap Saint Mathieu,
qui placé dans un site magnifique, domine l'immensité
des mers.
Après que la pointe Saint Mathieu ait recueilli tous les
suffrages, des études s'engagent pour y désigner l'emplacement
exact devant recevoir le monument.
14 septembre 1923 : «le Vice amiral, préfet maritime
de Brest sest rendu à la pointe Saint Mathieu afin
dexaminer les trois emplacements proposés :
1 - La petite esplanade située à louest de labbaye,
sous la condition indispensable de démolir préalablement
les logements des guetteurs sémaphoriques et de les reconstruire
dans une situation ou ils ne masqueraient pas la vue de labbaye
et du monument projeté,
2 - Le promontoire situé au nord ouest de labbaye,
sur lequel est édifié un ancien fortin servant actuellement
de magasin,
3 - Labbaye elle-même ou lon mettrait une dalle
recouvrant le corps dun marin inconnu, dalle qui serait accompagnée
dun monument de faible dimension devant cette abbaye.
Les deux solutions 1 et 3 ont le grave inconvénient de nécessiter
l'une et l'autre la démolition et la reconstruction des logements
des guetteurs, opération qui absorberait, au détriment
du monument lui- même, les deux tiers environ du crédit
de 200 000 F, accordé par le parlement.
La sépulture d'un marin inconnu dans l'abbaye suppose qu'on
pourra trouver le corps d'un marin parmi les combattants inhumés
au cours de la guerre 1914 - 1918 . Il y a là une sérieuse
difficulté, que cependant on arrivera peut être à
surmonter en faisant porter les recherches sur les prairies de l'Yser
ou ont lutté et sont tombés les héroïques
marins de la brigade de l'amiral Ronarc'h. Mais une grave objection
se présente à l'esprit. Quelque admirables qu'aient
été les marins de la brigade, ils sont morts en soldats
bien plus qu'en marins. Or ce que la marine doit à mon avis
commémorer, ce sont les services trop ignorés, mais
non moins dignes d'admiration, que les marins des croiseurs, des
torpilleurs, des sous-marins ont rendus dans ces croisières
où ils devaient à chaque heure du jour et de la nuit,être
prêts à mourir pour la Patrie. Ceux qui sont morts
dans ces circonstances tragiques reposent aujourd'hui au fond de
la mer, et honorer la marine dans un marin tué sur l'Yser
serait détourner d'eux le souvenir et la piété
de la postérité.
D’autres projets n’avaient pas été retenus
dont celui-ci : «Pour le monument de tous ceux qui donnèrent en
mer leur vie pour la France, il est possible de trouver un emplacement
plus distant, par exemple à 1170 mètres de la Pointe. On pourrait
alors édifier une «lanterne des morts en mer pour la France» monument
commémoratif de belle visibilité, doté d’une source lumineuse donnant
des facilités de plus et non de trop pour la navigation. Ainsi nos
marins de demain garderont d’autant mieux le souvenir des sacrifices
consentis qu’ils devront pour leur plus grande sécurité, s’efforcer
d’apercevoir de loin le monument commémoratif de ces sacrifices».
L’emplacement du petit promontoire du fortin présentait les plus
grands avantages, mais le monument pouvait y être gênant en raison
de sa situation dans le secteur du feu auxiliaire de Saint Mathieu
qui sert de feu de direction aux navigateurs fréquentant le chenal
du four. L’examen minutieux des lieux et des études attentives aboutirent
à un avis favorable.
26 novembre 1924 :
Décision ministérielle «l’emplacement choisi est le petit promontoire situé au nord ouest de l’abbaye ».
C’est au sculpteur René Quillivic que l’on confie l’exécution du monument.
Le sculpteur René Quillivic est né à Plouhinec. Sa mère, une respectable et digne paysanne, l’a doté d’un incroyable don de vision, d’une âme profonde éprise d’idéal, sensible à toutes les formes et à toutes les suggestions de la beauté. Né aux extrémités du bout du monde occidental, le petit mousse devenu menuisier, va apprendre le français en faisant son tour de France, et son alphabet pendant son service militaire. Reçu ensuite au concours de l’Ecole des Beaux-arts, bénéficiaire d’une bourse accordée par le département du Finistère, il apprend toutes les techniques du métier de sculpteur.
En 1919, il est chargé par le ministre de l’Instruction Publique et des Beaux arts d’une mission ayant pour objet la commémoration des morts pour la France dans le Finistère. On peut penser à tort ou à raison que les relations qu’il entretient avec quelques personnes influentes ne sont pas étrangères à l’attribution de cette charge.
Il réalise les nouveaux monuments aux morts qui font de lui le maître incontesté de la statuaire bretonne. Son grand art a complètement rénové ce type de monument en prenant comme motif d’inspiration non plus le soldat agonisant, ce qui implique la représentation désagréable de la douleur physique, mais la douleur morale telle qu’elle s’incarne dans la tristesse du survivant, et c’est bien ce qu’exprime la tête qui couronne celui de la pointe Saint Mathieu.
En 1921, il présente à la Société Nationale des Beaux arts une stèle funéraire aux marins morts en mer pendant la guerre (visible à l’hôpital des armées de Brest d’une hauteur de 2 m 15) pouvant servir de modèle au monument de Saint Mathieu.
En 1923 il est nommé Peintre de la Marine.
Son projet de monument pour la marine se précise et on le verra
bientôt à L’Hôpital Camfrout, dans la carrière Omnès sculpter les
blocs de kersanton sortant de terre «frais, humides, se travaillant
comme du beurre». Chaque élément achevé étant ensuite transporté
par camion à la pointe Saint Mathieu. 12 juin 1927- A l’occasion
de l’inauguration du monument, une foule considérable a envahi le
site. La cloche de la chapelle Notre Dame de Grâce tinte. Précédé
de la croix paroissiale de Plougonvelin accompagné d’un clergé nombreux
paraît Monseigneur Duparc, évêque du diocèse …. Les honneurs militaires
sont rendus….. Les drapeaux déployés : celui de l’Ecole Navale ,du
2e colonial, des médaillés militaires, des anciens marins et anciens
soldats…On découvre les personnalités : Georges Leygues, Ministre
de la Marine, les vice amiraux Le Vavasseur, préfet maritime de
Brest et Guépratte, Exelmans de Boisanger; le préfet et le sous
préfet, des artistes, la musique des équipages de la flotte…. Au
dessus des têtes une escadrille d’hydravions évolue; sur la mer
barques de pêche, bateaux pilotes, petits yachts, le canot de sauvetage
du Conquet, l’Enez Eussa, les bâtiments de guerre, Somme, Meuse,
les sous marins Sirène et Galatée croisent en tous sens….
Mgr Duparc termine ainsi son discours : "Nous n'aimons pas
la guerre et nous souhaitons que l'on avise aux moyens efficaces
d'en empêcher le retour, mais quand l'histoire d'un peuple
s'illustre d'une si rare vaillance et d'une si haute abnégation,
la reconnaissance lui commande d'en baiser pieusement les pages.
Voila pourquoi la France, soldat du droit et de la civilisation,
a élevé ce trophée à ses incomparables
marins, près de cet océan tumultueux où leur
existence terrestre a sombré "
L'évêque bénit alors le monument et préside
le chant de l'absoute pour les marins morts pour la patrie.
L'Amiral Guépratte ouvre ensuite la série des discours
officiels, évoquant avec émotion les unités
péries au champ d'honneur : Suffren, Bouvet, Léon
Gambetta, et tant d'autres.
Et puis, sur la mer, les pavillons sont mis en berne et la flotille
salue de 21 coups de canon. Deux îliennes l'une d'Ouessant,
l'autre de Sein, déposent au pied du monument une palme de
bronze. Un ensemble vocal interprète les litanies de la mer
de Saint-Pol-Roux, enfin lecture est faite du poème aux marins
de Pierre Massé.
" O femme qui, le front penché contemple les assauts
farouches, continus, des flots sur ton téméraire rocher
qui donc es-tu ?
Je suis le souvenir sur l'immense tombeau. "
JACQUES RONGIER
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